Un jour, il y a dix ans qu'elle marche...
Par Lady Senea le lundi, juin 28 2010, 20:15 - Penny Lane - Lien permanent
Il y a ce livre que j'ai recommencé à lire pour la millionième fois
je crois.
Le Vice Consul.

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Je ne sais pas pourquoi je l'ai préféré elle.
C'est vrai,
ça aurait pu être n'importe qui.
L'Alsacienne.
Ou encore la jeune fille de Nevers,
celle qui s'arrache les ongles sur les murs de la cave...
Celle qui crie ce nom Allemand sans personne pour l'entendre...
Ca aurait pu être très nettement cette folie là je crois.
Mais je suis restée figée dans l'histoire de l'enfant du Siam chassée avec son ventre rond.
Et soudain,
j'ai préféré la splendeur -presque fade- des eaux du Gange,
et cette errance sublime à travers la plaine des Oiseaux..
Et voilà qu'aujourd'hui je la comprends.
Et qu'il y aurait cette marge inavouable en plein coeur de l'histoire.
Et voilà soudain que,
-moi aussi-,
je pourrais être elle.
Et j'aurais ce corps anguleux,
jeté dans les vallées du Bengale,
et,
comme elle,
j'aurais cette faim affreuse et déchirante,
et ce ventre inconsolable,
omniprésent,
et qui me dévorerait de l'intérieur.
J'aurais cette allure de bonzesse émaciée, avalée par la honte,
les pieds en sang,
et le regard toujours vague.
Peut être que certains prendraient pitié,
peut être même qu'il nourriraient cette jeunesse
-comme il l'ont parfois nourrie elle-.
Un bol de riz chaud
et quelques mangues,
et ce serait comme un soleil brulant qui coulerait lentement dans la gorge.
Et toujours ça me reprendrait,
comme elle,
je crierais à travers la cité :Battambang.
-Battambang.-
Battambang,
comme un cri d'amour oublié.
Battambang,
à s'en cogner la tête aux murs.
Battambang,
les genoux écorchés.
Et personne pour entendre.
Et moi aussi j'aurais ce rire éclatant,
et cette fureur intenable ,
cette fureur incroyable de ne pas les voir comprendre.
Battambang,
et il en faudrait du temps avant que,
comme elle,
je réalise .
Que je réalise qu'il n'y a rien à en tirer,
que je suis seule parmi eux
et que jamais,
-jamais-,
ils ne comprendraient.
Battambang,
à en perdre la tête.
Alors,
seulement lorsque j'aurais considéré toute la force de mon exil,
alors je pourrais être tout à fait comme elle,
la Folle du Gange.
Et j'irais tête nue,
au détour de Calcutta
,
crier encore après les gens,
leur montrer
le ventre,
l'absence,
l'indicible.
Je demanderais encore une fois le chemin de la plaine des Oiseaux,
-le chemin pour se perdre
-
et il n'y aurait encore personne pour comprendre
ni pour me répondre.
Mon cœur sera si lourd,
que plus rien de bon ne pourra en sortir
.
Et j'irais aux abords du Gange
.
Je regarderais une dernière fois dans le reflet glacé de l'eau
la silhouette effrayée de cette folle cachée dans l'odeur des jasmins,
je contemplerais les paupières creuses,
les mains meurtries,
les seins noirs de suie.
Je m'enliserais doucement dans la boue écoeurante du Gange,
le corps nu,
l'âme à vide.
Et là,
uniquement là,
dans cette lumière incroyable du fleuve,
je serais à ma place.
Je serais reine.
Je ne serais plus rien du tout.
Rien que le remous incessant
-fait de vase, de cendres
et de pluie-,
qui vient lécher les berges alanguies du Gange.
Et au loin,
dans le soir mugissant,
il y aurait des cris,
-Battambang-,
et des rires d'enfants,
perchés sur le dos des buffles épuisés.
Battambang dans la nuit du Siam,
dans la plaine des Oiseaux...
Et puis,
dans une des plus petites cases,
il y aurait cette mère,
très jeune encore,
les seins tout engourdis de lait,
et elle bercerait amoureusement son premier né
dans son petit panier de palme,
et elle lui chanterait la beauté séculaire des forêts du Siam...
By Lady Senea
Dessin "Lady Senea" par Acalculie:
http://acalculie.wordpress.com/