L'Amant
Par Lady Senea le vendredi, avril 20 2007, 17:42 - Paperback writer - Lien permanent

"Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C'est moi. Elle l'avait reconnu dès la voix. Il avait dit: je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit: c'est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup, elle avait retrouvé l'accent de la Chine. Il savait qu'elle avait commencé à écrire des livres, il l'avait su par la mère qu'il avait revu à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu'il avait été triste pour elle. Et puis il n'avait plus su quoi dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c'était comme avant, qu'il l'aimait encore, qu'il ne pourrait jamais cesser de l'aimer, qu'il l'aimerait jusqu'à sa mort." M.D. Février-Mai 1984 L'Amant
Commentaires
Assez curieusement, j’ai eu l’impression en relisant L’Amant, d’un manque de sincérité. Ce n’est pas nécessairement quelque chose de conscient, l’auteur qui choisirait d’embellir l’histoire vécue ou bien de rendre son personnage plus intéressant qu’il ne l’était (et que le sont la plupart des jeunes filles de cet âge !). Il s’agit que quelque chose de plus sourd. Duras me donne l’impression de ne pas se raconter. L’Amant (et tous ses autres écrits racontant l’enfance près du Lac) est vaporeux. "Soi" est le maître mot et pourtant rien n’est dit. Tout est dévoilé comme la nudité adolescente et pourtant rien n’est dit. Il y a ces corps brûlants et moites qui se déchirent dans la garçonnière car finalement il n’y a que là qu’elle peut exister. Ailleurs c’est la famille. La mère, ce grand frère qu’il faut écarter et le petit frère trop fragile. La mère qui revient sans cesse jusque dans ses habits… A travers ses écrits on saura tout de la mère, et rien d’autre de la jeune fille que la passion du corps.
Finalement lorsque Duras écrit sa vie, elle écrit sur sa mère. Elle ne se dévoile que lorsqu’elle décrit des êtres extérieurs à sa famille. Je ne l’ai jamais senti aussi proche que lorsqu’elle narre une Betty Fernandez ou une Madame Dodin (dont le grand drame de sa vie est, rappelons-le, de sortir la poubelle !). Elle semble libérée de ses chaînes. A se concentrer sur les autres, c’est ainsi qu’on se découvre soi. Il fallait y penser. La peur (consciente ou non) de déshabiller son âme ne nous étouffe pas dans ce cas-là.
Il y a un autre cas, aussi personnel qu’impersonnel, où Duras ne triche pas. Il s’agit de la mort. Face à la mort, que cela soit celle du petit frère ou de son enfant mort-né ("L’horreur d’un pareil amour"), il n’y a plus aucune couverture, aucune recherche de son style bien connue. On est nu face à la mort. Je ne pense pas que la douleur apporte forcément plus de sincérité. Ce n’est pas une souffrance éclatée et crachée : la pudeur et la dignité y sont remarquables. Cela suffit pour tout dire. Duras se dévoile bien plus dans la pudeur que dans la nudité corporelle.
En fin de compte je ne sais pas si le mot "sincérité" est juste. Les différentes interprétations qu’on peut lui donner me genent… J’ai l’impression que dans cette histoire, quelque chose lui a toujours échappé, et cela fait un peu mal en même temps que ça émerveille…
L'amant c'est tout sauf de la sincérité..."le temps manquait autour d'eux", à l'heure de l'écriture il manque toujours autant...
-Tout sauf de la sincérité...sauf peut être lorsqu'il s'agit de la cellule familiale, de cette vermine effroyable comme point de repère, de cette flopée de martyrs, seuls dans le naufrage de l'enfance.... mais pour le reste non, ça appartient au monde du roman...et c'est tant mieux comme ça non ? ;)
Hum, je n’avais pas vu la réponse… depuis le temps !
Ceci dit, je rejoins totalement ton point de vue… Je ne sais pas d’où sort cette impression d’une pression inconsciente qui nous inculquerait que des éléments autobiographiques incrustés à un roman se doivent de nous être offerts comme tel. Alors que finalement la frontière est trop mince, que cela soit pour le lecteur mais aussi l’auteur.
D’ailleurs si on lit les différentes “versions” de L’amant, ces même repères dit auto-biographiques évoluent. Au point même que le lecteur ne sait plus où se positionner dans les faits, comme si Duras même ne savait plus si le l’homme chinois était beau ou non. C’est ce qui donne du charme à cette histoire aussi, on déambule dans la vapeur indochinoise. Un peu comme un rêve dont les détails changent à force de le raconter. Et puis finalement on ne sait plus ce qu’était le rêve de base. C’est vrai que le fait que cela soit un roman nous le fait un peu nous appartenir ; j’avais remarqué une espèce de possessivité amoureuse chez pas mal de gens par rapport à ce livre (enfin pas mal de gens… un ou deux quoi).
J’ai une vague impression contraire (au sujet de la sincérité) avec La vie tranquille, mais là ça date un peu, il faudrait que je le relise pour ne pas dire de bêtise.
Ceci dit, il faut que j'arrête les breuvages non identifiés ou bien y a t-il réellement des images qui se rajoutent par-ci par-là sur ce blog?
En tout cas, toujours un plaisir d'y passer, ça faisait longtemps.
Ah, je n'avais pas fait attention à un truc. Tu dis qu'il n'y a de sincérité que dans le rapport à la famille, que le reste appartient au monde du roman... mais un roman peut être on ne peu plus sincère, tandis qu'une auto biographie complètement dénuée de sincérité.
La sincérité ne nécessite pas de relater des faits minutieusement, c'est quelque chose de beaucoup plus profond, tu ne crois pas? D'ailleurs ce quelque chose m'échappe encore...
j'ai encore certaines choses à dire sur Duras,
c'est fou comme le hasard me porte vers elle
;)